lundi 3 octobre 2011

présidentiables, nobélisables et non régularisables


C'est un incontestable progrès démocratique : désormais, toute femme et tout homme engagé(e) dans la vie politique peut, à l'heure où elle/il s'épile les sourcils, en se trouvant si présentable en son miroir, s'imaginer une stature présidentielle. On peut penser que l'inénarrable empoignade électorale de 2007, qui s'est terminée comme l'on sait, a encouragé cette évolution...


Il est bien possible que monsieur Alain Juppé, "droit dans [s]es bottes" et dressé sur ses ergots, s'offre de telles imaginations dans le secret de sa salle de bain et y prenne d'avantageuses postures de présidentiable de secours. C'est du moins, en substance, ce qu'il entend laisser entendre.



Portrait conceptuel d'Alain Juppé en président de secours.

Il faudra sans doute beaucoup de séances de coaching pour que l'homme qui "rêve", "même avec les yeux ouverts", puisse se rendre sympathique en arrondissant les angles tranchants de sa personnalité - et, anéfé, on peut toujours rêver. En attendant que ces douloureuses séances de training portent leurs fruits, il semble chercher à se démarquer subtilement de l'héritage sarkozien.

Devant des millions de téléspectateurs, il a déclaré : "soutenir mordicus les régimes autoritaires croyant qu'ils sont les meilleurs moyens de stabilisation du monde arabe, c'était une erreur."

Dans son blogue "Affaires étrangères", Vincent Jauvert, journaliste au Nouvel Observateur, estime que, "venant d'un gaulliste, chiraquien de surcroît, un tel aveu ne manque pas de panache - même s'il est bien tardif...", avant de pointer l'ampleur réduite cet "aveu" qui "ne manque pas de panache", car, écrit-il, "nous avons toujours de drôles d'amis que nous soutenons mordicus". Façon, tout de même, d'accorder quelque crédit au "timide mea culpa" de monsieur Alain Juppé qui n'est, semble-t-il, qu'une réaction inspirée par le pragmatisme le plus élémentaire. Il ne s'agit, pour lui, que de prendre acte de la relative réussite de ce que l'on pense à peu de frais, depuis des mois, sous le concept paresseux de "Printemps arabe".

Quelques fleurs du "Printemps arabe",
selon 1 jour 1 actu, le site d'info des 7/13 ans.
(© Milan Presse/Jennifer Le Bot)

L'inattendu "Printemps arabe" suscite, d'ailleurs, un tel engouement a posteriori que certains médias n'ont pas hésité pas à titrer Les nobélisables du Printemps arabe (Libération) ou Le Printemps arabe pressenti pour le Nobel de la paix (Le Figaro), pour rendre compte des spéculations de monsieur Kristian Berg Harpviken, directeur du PRIO (Peace Research Institute Oslo). Bien qu'il soit, selon lui, "difficile de définir des figures de proue dans «ce contexte de protestations dans lesquelles il n'y a pas toujours de leadership identifiable»", celui-ci verrait bien quelques noms émerger. Sont cités celui d'Israa Abdel Fattah, militante égyptienne, qui est l'une des fondatrices du "Mouvement du 6 avril", celui de Wael Ghonim, cybermilitant égyptien, déjà promu, par le magazine Time, comme l'une des personnes les plus influentes de l'année, et celui de Lina Ben Mhenni, l'active blogueuse tunisienne de "A Tunisian Girl".

Le prix Nobel de la Paix sera attribué le 7 octobre. Comme, il faut bien le reconnaître, il est, parmi les Nobel, celui qui tient le moins ses promesses, on se demande si on doit vraiment l'espérer pour le "Printemps arabe".




Bandeau du blogue de Lina Ben Mhenni.

Le dernier billet que Lina Ben Mhenni a rédigé en français - elle écrit en arabe, en français et en anglais - est intitulé :

Nous Sommes Tous Des Clandestins ou L'immigration illégale des Italiens en Tunisie

Il date du 23 septembre et raconte l'accueil, au port de la Goulette, de "26 citoyens italiens qui ont voulu sensibiliser les gens par rapport aux souffrances des Tunisiens de Lampedusa en faisant le trajet opposé à celui que font nos jeunes dans les barques ou les felouques de la mort", par Lina et deux autres blogueurs, Azyz Amami et Henda Hendoud.

Cette action voulait attirer l'attention sur ces jeunes Tunisiens qui "prennent de grand risques et bravent la mort dans l'espoir de changer leur situation merdique", avant d'être "maltraités en France et en Italie", alors que d'autres, citoyens d'un pays européen, peuvent faire le trajet inverse en toute liberté.

(Inutile de dire qu'il me plaît assez d'entendre une nobélisable parler ainsi de ses compatriotes non régularisables en nos contrées.)

En France, cette action n'a guère eu de retentissement. Les journaux ne vont tout de même pas titiller tous les jours le repli xénophobe d'une partie de la population; et puis, Lampedusa a repris sa place, là-bas, très loin...

A peine a-t-on parlé du sort fait à ces rescapés, du voyage vers Lampedusa d'abord, puis de l'incendie de leur squat, à Pantin.

Seul le Parisien a publié un article sur l'attente d'une quinzaine d'entre eux, devant la mairie, sous l’œil attentif des policiers de service pour "sécuriser" ce rassemblement. (*)

Finalement, Nathalie Perrier, dans cet article intitulé L’appel à l’aide des rescapés de Pantin, raconte comment on sait, chez nous, s'en tenir au minimum.

Le consul de Tunisie a pris l'engagement de "fournir au plus vite un passeport" aux seize rescapés. Il leur a "conseillé de se rendre en préfecture avec ce passeport pour faire une demande de titre de séjour". Une militante remarque :

«Mais comme ils sont tous clandestins, ils risquent de se faire arrêter en y allant.»
La mairie de Pantin, qui prétend avoir "assuré" aux survivants "le suivi social, humanitaire et sanitaire qui relève de la collectivité" - ceci, jusqu'à lundi ! - renvoie la "balle" "dans le camp de l’État".

«Il appartient désormais à l’Etat de traiter de ce qui relève de ses compétences, et notamment de la question de la régularisation», explique Philippe Bon, le directeur de cabinet du maire, Bertrand Kern (PS).
La "balle" ne devra compter que sur elle-même, puisque monsieur Christian Lambert, le préfet, a indiqué à la journaliste du Parisien "qu’il n’avait été contacté « ni par le maire ni par le consul »".

Il a tenu à ajouter : "Ces jeunes sont des clandestins. La régularisation se fera dans le cadre des lois de la République."

On a compris, ces enfants-là du "Printemps arabe", ils ne sont qu'expulsables...

(*) Voir aussi, sur ce sujet, le texte publié vendredi sur le site de la CIP-IDF.
PS, ajouté le lundi 3 :
Le généreux "dispositif" d'aide prenant fin aujourd'hui, un rassemblement est prévu à 18h devant le passage Roche, à Pantin (Métro Hoche, sur la ligne 5).

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