C'était en 2004. Zvonimir Novak se rend au Paquebot, l'ancien siège du Front national, pour agrandir sa collection de «petits papiers» de propagande, ces tracts, papillons, vignettes, autocollants, insignes, qui fabriquent le jeu militant. Un responsable frontiste lui ouvre «les caves» du parti. Des années de campagnes sont là, entassées. «Le FN était un des rares partis à avoir encore son propre service graphique. Je me suis servi au passage. Ils ne m'ont même pas demandé si j'étais sympathisant. Cette grande naïveté m'a surpris.»
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«Tricolores», le dernier livre de Z. Novak. |
La collection de ces «petits papiers», Zvonimir Novak l'a débutée en 1978 après avoir participé à de nombreuses luttes sociales. «J'étais militant à l'extrême gauche libertaire et passionné de graphisme politique», raconte-t-il. Il traîne dans tous les meetings et manifs à la recherche du moindre tract («là où l'on trouve des perles»), écume les salons et les associations de collectionneurs pour amasser quelque 20.000 pièces. «Il y a une cohésion, on peut suivre un parti rien qu'avec ces documents», explique-t-il.
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Zvonimir Novak, le 22 novembre.© M.T. |
Une question s'est posée avec les éditeurs et libraires: fallait-il publier les slogans d'extrême droite xénophobes, antisémites ou racistes? «Je suis persuadé qu'il faut montrer les thèmes obsessionnels de l'extrême droite» et «réaliser un décodage critique» de ce langage, estime-t-il.
Pour Mediapart, Zvonimir Novak décrypte une sélection des 800 affiches de son livre, et analyse les tout derniers tracts de l'UMP et du FN (page 5).
FN: des affiches anti-immigration à la polémique de la «beurette»
Front national, 1977. C'est un autocollant que j'ai décollé. Le FN l'a décliné à trois époques différentes (1977, 1982, 1987). Il s'empare du thème de l'immigration (en le liant à un sujet non pas racial mais social, le chômage). C'est ce discours qui va faire décoller le FN, jusqu'à la première victoire électorale de Dreux, en 1983.
A la base, c'était une idée de François Duprat (tête pensante d'Ordre nouveau, numéro deux du FN), et Jean-Marie Le Pen n'y était pas favorable. Ce thème émerge en 1971 lors d'un premier meeting extrêmement violent, qui s'est terminé par une émeute à La Mutualité, à Paris, face à 800 gauchistes. J'y étais. Ces stickers sont tricolores mais le rouge et le bleu dominent de manière radicale, exactement comme le mouvement néo-franquiste espagnol, Fuerza Nueva. La dominante de rouge disparaîtra par la suite.
Les gaullistes: des affiches de Malraux aux pommes de Chirac
RPF, 1965. De Gaulle s'est battu (guerre d'Algérie, référendum pour l'élection au suffrage universel), il a gagné, et cette affiche symbolise une autre nouvelle ère: finie la révolte, il faut rassurer. Avec une baby Marianne de «sept ans», mascotte de «Lefor Openon», (pseudo du duo Marie-Claire Lefort et Marie-Francine Oppeneau, graphistes très convoitées des années 1960). De Gaulle a disparu, mais il est suggéré par une main d'un général de brigade. La petite porte en médaillon le chiffre «V», métaphore de la Ve République, qui fête elle aussi ses sept ans.
Rassemblement pour la France (RPR), 1976. Cette affiche datant du lancement du RPR exprime la haine vis-à-vis du régime giscardien. C'est la revanche du Chirac humilié à Matignon par Giscard. VGE est entré dans la communication politique avec une campagne à l'américaine (les visuels pop et colorés des républicains indépendants d'après-68, la mise en avant de sa famille comme Kennedy, une photo officiellede président où il se montre bronzé, en costume de ville et pas à l'Elysée). Chirac, lui, prend le contre-pied avec cette affiche recyclant les symboles gaullistes (la Croix de Lorraine) pour dire stop à la rupture de Giscard (droit à l'avortement, majorité à 18 ans). On est dans le populisme: la Marseillaise de Rude en bleu violacé sur un fond rouge vermillon tape-à-l'œil. Il ressort la révolte de De Gaulle en 1948.
«L'Etat tentaculaire» des libéraux, ancêtres de l'UMP
Le retour de l'antisémitisme à l'extrême droite
Comité de soutien de Dieudonné, 2009. C'est le retour de l'antisémitisme, sous couvert d'anti-sionisme. Le Juif devient le sioniste. Avec, en toile de fond, le complot américano-sioniste incarné par la confusion des drapeaux. On retrouve le haut-relief de François Rude (Le Génie de la Patrie, sur l'Arc de triomphe), mais débarrassé des symboles républicains (gros plan sur l'expression de haine, sans le bonnet phrygien). On sent l'influence d'Alain Soral.
Liste anti-sioniste, 2009. C'est la liste de Dieudonné pour les élections européennes de 2009. Elle reprend le thème des nationalistes européens. Visuellement, il s'agit d'un plagiat de l'affiche du film culteMatrix. A destination d'un public bien ciblé: les jeunes et les banlieues. Une opération de communication habile.
En 2011, les inspirations de l'UMP et du FN
Pour Mediapart, Zvonimir Novak décrypte les toutes dernières campagnes de l'UMP et du FN.
Front national de la Jeunesse, novembre 2011. La dernière campagne du FNJ (déjà largement détournée sur Internet). Le choix entre deux France: d'un côté la «pauvreté et l'insécurité», de l'autre «la quiétude». Cette affiche fait penser à la série de 62 affiches du régime de Vichy, destinées à éduquer moralement la population en adoptant la bonne conduite. Et notamment, par son côté très propret, à celle du garçonnet sage comme une image (1943) à qui il est demandé de «regarder bien en face».
Aujourd'hui, le FN utilise un bleu adouci pour «attraper» les gens, comme les bleus ciel du maréchal Pétain: des bleus doux destinés à amadouer les gens, qui rappelaient le bleu horizon des tuniques des soldats de 1914 et le bleu marial de la vierge Marie. A l'époque, ces affiches, extrêmement modernes, étaient réalisées par les meilleurs graphistes du moment, surnommée «l'équipe Alain Fournier».
Pour Mediapart, Zvonimir Novak décrypte les toutes dernières campagnes de l'UMP et du FN.
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Affiche pétainiste (1943) à gauche, affiche du FNJ (2011) à droite |
Aujourd'hui, le FN utilise un bleu adouci pour «attraper» les gens, comme les bleus ciel du maréchal Pétain: des bleus doux destinés à amadouer les gens, qui rappelaient le bleu horizon des tuniques des soldats de 1914 et le bleu marial de la vierge Marie. A l'époque, ces affiches, extrêmement modernes, étaient réalisées par les meilleurs graphistes du moment, surnommée «l'équipe Alain Fournier».
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La campagne de novembre 2011 de l'UMP. |
Lors de la campagne de 2007, Nicolas Sarkozy avait déjà repris (verbalement) un slogan percutant du FN de 1988: «Aimez la France ou quittez-la!» (NDLR - recyclé par l'ultra droite en 2002). Les formules chocs ne sont jamais écrites par Sarkozy, elles sont dites. Donc on ne retrouve pas de traces écrites ou de documents avec ce genre de propos.
Tricolores: une histoire visuelle de la droite et de l'extrême droite. Éditions l'Echappée. 301 p., 29 €.source
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