jeudi 24 novembre 2011

800 affiches militantes : l'imagier des droites


C'était en 2004. Zvonimir Novak se rend au Paquebot, l'ancien siège du Front national, pour agrandir sa collection de «petits papiers» de propagande, ces tracts, papillons, vignettes, autocollants, insignes, qui fabriquent le jeu militant. Un responsable frontiste lui ouvre «les caves» du parti. Des années de campagnes sont là, entassées. «Le FN était un des rares partis à avoir encore son propre service graphique. Je me suis servi au passage. Ils ne m'ont même pas demandé si j'étais sympathisant. Cette grande naïveté m'a surpris.»


«Tricolores», le dernier livre de Z. Novak.

De cette pêche fructueuse, ajoutée à «dix années de recherche et trois d'écriture», ce professeur d'arts appliqués a tiré un magnifique recueil consacré à l'imagerie militante des droites: Tricolores: une histoire visuelle de la droite et de l'extrême droite (Éditions l'Echappée, à paraître le 24 novembre).

La collection de ces «petits papiers», Zvonimir Novak l'a débutée en 1978 après avoir participé à de nombreuses luttes sociales. «J'étais militant à l'extrême gauche libertaire et passionné de graphisme politique», raconte-t-il. Il traîne dans tous les meetings et manifs à la recherche du moindre tract («là où l'on trouve des perles»), écume les salons et les associations de collectionneurs pour amasser quelque 20.000 pièces. «Il y a une cohésion, on peut suivre un parti rien qu'avec ces documents», explique-t-il.



Zvonimir Novak, le 22 novembre.© M.T.


Après La Lutte des signes (Éditions libertaires, 2009) dans lequel il retraçait 40 années d'autocollants politiques des gauches (lire notre «Boîte noire»), il se plonge cette fois dans 130 ans d'histoire politique à droite: du boulangisme, premier national-populisme, jusqu'aux visuels bling-bling du sarkozysme, en passant par les slogans du FN. Huit cents visuels, nourris de centaines d'anecdotes.

Une question s'est posée avec les éditeurs et libraires: fallait-il publier les slogans d'extrême droite xénophobes, antisémites ou racistes? «Je suis persuadé qu'il faut montrer les thèmes obsessionnels de l'extrême droite» et «réaliser un décodage critique» de ce langage, estime-t-il.


Pour Mediapart, Zvonimir Novak décrypte une sélection des 800 affiches de son livre, et analyse les tout derniers tracts de l'UMP et du FN (page 5).

FN: des affiches anti-immigration à la polémique de la «beurette»




Front national, 1977. C'est un autocollant que j'ai décollé. Le FN l'a décliné à trois époques différentes (1977, 1982, 1987). Il s'empare du thème de l'immigration (en le liant à un sujet non pas racial mais social, le chômage). C'est ce discours qui va faire décoller le FN, jusqu'à la première victoire électorale de Dreux, en 1983.

A la base, c'était une idée de François Duprat (tête pensante d'Ordre nouveau, numéro deux du FN), et Jean-Marie Le Pen n'y était pas favorable. Ce thème émerge en 1971 lors d'un premier meeting extrêmement violent, qui s'est terminé par une émeute à La Mutualité, à Paris, face à 800 gauchistes. J'y étais. Ces stickers sont tricolores mais le rouge et le bleu dominent de manière radicale, exactement comme le mouvement néo-franquiste espagnol, Fuerza Nueva. La dominante de rouge disparaîtra par la suite.




Front national, 1990
. Jean-Marie Le Pen endosse souvent des costumes sur ses affiches: arbitre de foot (2000), Zorro (signé «Zean-Marie Le Pen» - 2007), capitaine corsaire (2009). On le voit ici en Indien, une idée piquée à ses adversaires du mouvement antifasciste Scalp. La métaphore maritime (il est breton) revient également souvent dans ses visuels: il est le roc, la force indomptable de la nature. Des campagnes aux allures de culte du chef et avec un port de tête typique de l'extrême droite.







Front national de la Jeunesse, 1992.
Cette affiche est emblématique de la façon de procéder du FN: par non-dits. Contrairement aux néofascistes, le FN ne dit pas, il suggère. Ici, l'immigration est suggérée par l'avion – symbole (développé par l'extrême droite) des expulsions par charter –, et l'Afrique par le soleil. Ainsi, le FN évitait certains procès. Le parti se construit une autre spécialité (dont ils ont arrosé la France comme une lame de fond en 2002): des tracts sur des tickets de métro, contraventions, faux billets, faux bulletins de vote pour dénoncer l'Etat qui harcèle.



Front national, 2007.Récupérée lors d'un meeting en 2007, cette affiche appartient à une série de six lancée pour la présidentielle (voir la présentation vidéo par Marine Le Pen en décembre 2006). A sa sortie, elle a déclenché un tel scandale qu'elle a été retirée en quelques jours. C'est la patte de Marine Le Pen et c'est une vraie rupture dans la communication du FN: une jeune Arabe, avec un piercing, dont on voit le slip (tout ce que déteste la frange dure); un gris loin des couleurs tricolores habituelles; l'évocation de «l'ascenseur social» et l'apparition d'une flamme (logo) plus féminine, douce que j'ai surnommé la «flamme de la danse du ventre» et qui tranche avec la flamme statique d'avant (la «flamme-lance» ci-dessus). La vieille garde n'a pas supporté cette «beurette». Cette campagne a correspondu à une vague de départs d'historiques du FN.


Les gaullistes: des affiches de Malraux aux pommes de Chirac



Rassemblement pour la France (RPF), 1948. Après la guerre, le lyrisme républicain. Le RPF récupère les attributs républicains, les symboles de la Résistance, du gaullisme de guerre et de la Révolution. La propagande est aux mains d'André Malraux, cette affiche en est un exemple typique avec tous les codes: la révolte, le rouge carmin (et non vermillon), la Marianne de l'Arc de triomphe, l'insigne du RPF, portée sur la veste comme il portait la Croix de Lorraine (symbole de la France Libre), la cocarde de la Révolution. L'idée, à l'époque, est de faire du RPF un grand parti populaire et de Gaulle multiplie les rassemblements à travers la France, et devant les ouvriers.






RPF, 1965. De Gaulle s'est battu (guerre d'Algérie, référendum pour l'élection au suffrage universel), il a gagné, et cette affiche symbolise une autre nouvelle ère: finie la révolte, il faut rassurer. Avec une baby Marianne de «sept ans», mascotte de «Lefor Openon», (pseudo du duo Marie-Claire Lefort et Marie-Francine Oppeneau, graphistes très convoitées des années 1960). De Gaulle a disparu, mais il est suggéré par une main d'un général de brigade. La petite porte en médaillon le chiffre «V», métaphore de la Ve République, qui fête elle aussi ses sept ans.







Rassemblement pour la France (RPR), 1976. Cette affiche datant du lancement du RPR exprime la haine vis-à-vis du régime giscardien. C'est la revanche du Chirac humilié à Matignon par Giscard. VGE est entré dans la communication politique avec une campagne à l'américaine (les visuels pop et colorés des républicains indépendants d'après-68, la mise en avant de sa famille comme Kennedy, une photo officiellede président où il se montre bronzé, en costume de ville et pas à l'Elysée). Chirac, lui, prend le contre-pied avec cette affiche recyclant les symboles gaullistes (la Croix de Lorraine) pour dire stop à la rupture de Giscard (droit à l'avortement, majorité à 18 ans). On est dans le populisme: la Marseillaise de Rude en bleu violacé sur un fond rouge vermillon tape-à-l'œil. Il ressort la révolte de De Gaulle en 1948.





RPR, 1986. Un sondage de 1985 révèle que 55% des Français préfèrent le discours publicitaire au discours politique. Aux législatives et régionales de 1986, les chiraquiens bombardent donc la France d'une campagne en quatre vagues. L'investissement est sans précédent. Après un teasing montrant une petite fille puis un garçonnet avec un «Vivement demain...», suit cette affiche d'un Chirac au sourire éclatant et enfin un cliché de la bande de Chirac courant dans l'herbe en criant «ouistiti sexe» (sur l'idée de Juppé). Le RPR reconquiert la majorité et prend Matignon.





RPR, 1995. Chirac a bradé les symboles du gaullisme pour un pommier rond. Une idée piquée dans le logo de Raymond Barre et recyclée par sa fille Claude. Du Chirac typique: populiste, simpliste (c'est le premier dessin des enfants à l'école), très néo-poujadiste. Cela tranche avec le côté très intello et hautain de son ennemi Jospin.




«L'Etat tentaculaire» des libéraux, ancêtres de l'UMP




Les libéraux du Comité central d'Etudes et de Défense fiscale, 1913. J'ai acheté cette carte postale dans un Salon du vieux papier. En 1913, la carte postale est numéro un, comme l'affiche le sera dans les années 1960-70 et l'autocollant dans les années 1980. Ces modérés sont paresseux en matière de propagande, ils reprennent un thème récurrent: la pieuvre, métaphore de l'Etat tentaculaire, et derrière, le thème de la dette, de l'Etat qui gaspille, des services publics coûteux. Ces libéraux qui représentent la petite et moyenne bourgeoisie sont les ancêtres de l'UMP d'aujourd'hui.







Alternative libérale, 2008. Un siècle plus tard, on retrouve la même thématique: la croisade contre l'Etat qui écrase. Mais ici avec une pointe de provocation et d'anticonformisme (des couleurs surprenantes) de la part de jeunes loups libéraux: Alternative libérale et le Parti libéral démocrate – les seconds ont été les premiers à représenter un compteur de la dette).




Le retour de l'antisémitisme à l'extrême droite





Action française, 1912. Ce papillon, ancêtre de l'autocollant, a été acquis via l'association de collectionneurs à laquelle j'appartiens. Les royalistes de L'Action française ont fait de l'antisémistisme, thème fondateur de l'extrême droite, un fonds de commerce: il occupe les trois quarts de leurs visuels. En pleine poussée d'antisémistisme, ils font rimer «Juif» avec «République» (ici une Marianne avec un nez crochu). Le Juif est l'étranger, le danger, et la République est accusée de libérer les Juifs.






Comité de soutien de Dieudonné, 2009. C'est le retour de l'antisémitisme, sous couvert d'anti-sionisme. Le Juif devient le sioniste. Avec, en toile de fond, le complot américano-sioniste incarné par la confusion des drapeaux. On retrouve le haut-relief de François Rude (Le Génie de la Patrie, sur l'Arc de triomphe), mais débarrassé des symboles républicains (gros plan sur l'expression de haine, sans le bonnet phrygien). On sent l'influence d'Alain Soral.





Liste anti-sioniste, 2009. C'est la liste de Dieudonné pour les élections européennes de 2009. Elle reprend le thème des nationalistes européens. Visuellement, il s'agit d'un plagiat de l'affiche du film culteMatrix. A destination d'un public bien ciblé: les jeunes et les banlieues. Une opération de communication habile.










En 2011, les inspirations de l'UMP et du FN

Pour Mediapart, Zvonimir Novak décrypte les toutes dernières campagnes de l'UMP et du FN.

Affiche pétainiste (1943) à gauche, affiche du FNJ (2011) à droite


Front national de la Jeunesse, novembre 2011. La dernière campagne du FNJ (déjà largement détournée sur Internet). Le choix entre deux France: d'un côté la «pauvreté et l'insécurité», de l'autre «la quiétude». Cette affiche fait penser à la série de 62 affiches du régime de Vichy, destinées à éduquer moralement la population en adoptant la bonne conduite. Et notamment, par son côté très propret, à celle du garçonnet sage comme une image (1943) à qui il est demandé de «regarder bien en face».

Aujourd'hui, le FN utilise un bleu adouci pour «attraper» les gens, comme les bleus ciel du maréchal Pétain: des bleus doux destinés à amadouer les gens, qui rappelaient le bleu horizon des tuniques des soldats de 1914 et le bleu marial de la vierge Marie. A l'époque, ces affiches, extrêmement modernes, étaient réalisées par les meilleurs graphistes du moment, surnommée «l'équipe Alain Fournier».


La campagne de novembre 2011 de l'UMP.


UMP, novembre 2011. Un tract anti-PS (NDLR - tiré à trois millions d'exemplaires et cinq affiches bleu-blanc-rouge, tirées à 40.000 exemplaires chacune, barrées d'un «Fiers de nos valeurs»). Cette mise en scène avec une masse de drapeaux tricolores, on la retrouve exactement dans les visuels du FN. Elle est inhabituelle à l'UMP, je n'ai jamais vu cela chez Chirac.

Lors de la campagne de 2007, Nicolas Sarkozy avait déjà repris (verbalement) un slogan percutant du FN de 1988: «Aimez la France ou quittez-la!» (NDLR - recyclé par l'ultra droite en 2002). Les formules chocs ne sont jamais écrites par Sarkozy, elles sont dites. Donc on ne retrouve pas de traces écrites ou de documents avec ce genre de propos.

Tricolores: une histoire visuelle de la droite et de l'extrême droite. Éditions l'Echappée. 301 p., 29 €.
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